La fleur de houblon au fusil

En friche depuis 20 ans, le cœur de la « cité brassicole » de Schiltigheim est en pleine mutation. De nouveaux projets architecturaux voient le jour. En parallèle, le monde de la bière a changé et une petite révolution est amorcée avec l’avènement des microbrasseries. Michel Debus, figure brassicole alsacienne de 94 ans, observe et participe à cette transformation. Mais Schiltigheim aura-t-elle encore du sens à s’appeler capitale de la Bière ?

C’est avec ce regard et ce point d’entrée autour du passé brassicole de la ville voisine de Strasbourg que le réalisateur Yves Brua traite de sujets plus actuels.

Le documentaire, qui sort en ce mois d’octobre, s’axe d’abord autour de la figure emblématique du maître-brasseur Michel Debus, aujourd’hui âgé de 93 ans, acteur et observateur de ces changements profonds dans le paysage de cette ville (et plus largement du paysage brassicole) depuis des décennies.

Michel Debus © Alpaga Films – Image du film

En 1966, le maître-brasseur, qui a déjà un sacré bagage, devient PDG des brasseries Fischer et Adelshoffen. En 1996, Heineken devient actionnaire majoritaire. 4 ans plus tard, Adelshoffen ferme ses portes, et à partir de 2009, Fischer n’est plus qu’une marque. Des fermetures et réorganisations qui ont créé des friches, en cours de reconversion aujourd’hui, avec des projets commerciaux ou immobiliers. Michel Debus a depuis ouvert une nouvelle brasserie, de taille beaucoup plus modeste, avec un restaurant (Brasserie Storig) à Schiltigheim. Il est forcément toujours attaché à ce produit qu’est la bière, qui l’a accompagné toute sa vie.

© Alpaga Films – Image du film
Le logo Heineken s’affiche en grand dans le paysage local. Au fond, la cathédrale de Strasbourg lui fait concurrence © Alpaga Films – Image du film

Le documentaire est réalisé par Yves Brua, à qui l’on doit plusieurs travaux sur des clips musicaux mais aussi et surtout la co-réalisation avec Mathieu Z’Graggen du film Fleur de bagne, un documentaire intimiste de toute beauté sur la pratique et l’Histoire du tatouage. Il a collaboré et participé à des projets tels que Les Pédaleurs, Iceberg, Thing Big, European Electric Suicide Tour avec des musiciens comme Brav, 4real, Médine, Youssoupha et Kery James ou le label Deaf Rock Records.

Rencontre avec Yves Brua

Ce film, c’est Yves Brua qui en parle le mieux.

Le Sous-Bock – Peux-tu me parler de ton film La Fleur de Houblon au fusil ?

Yves Brua – Le film parle autant de la bière que de Schiltigheim. On va dire que la bière est le point d’entrée du sujet pour aborder des thématiques plus profondes telles que l’urbanisme, la gentrification mais surtout la globalisation et la disparition des villes populaires où l’implantation des prédateurs industriels n’y est pas pour rien… Heineken dans le cas de Schiltigheim.

© Alpaga Films – Image du film
© Alpaga Films – Image du film

Le Sous-Bock – Peux-tu me rappeler la genèse de ce projet, avec Alsace 20 et la commande associée ? Notamment sur la question posée par le film ?

Yves Brua – Alsace20 nous (Alpaga films) a consulté au départ pour que nous fassions un film autour de Michel Debus et Storig. En rencontrant le personnage et en creusant un peu, je suis vite parti dans beaucoup de directions différentes (jusqu’à envisager un film sur le tour de France des bières crafts !) ça aurait génial, mais ce n’était pas trop la demande… (ce sera un prochain film).

© Alpaga Films – Image du film

Je me suis vite contraint à rester dans les murs de la cité brassicole. Cela a été mon cadre. En établissement ces frontières à ma réflexion, sont vite venus les sujets des friches, des brasseries disparues, de Heineken… Il était trop compliqué d’organiser tous mes tournages autour d’un portrait de Michel Debus. Il est donc le point de départ de ma réflexion : Michel Debus sera à la fois acteur et spectateur dans ce film.

Les célèbres bouteilles Fischer sur la chaîne de mise en bouteille © Alpaga Films – Image du film

Le Sous-Bock – Quelle a été ta démarche pour construire le récit ? En tant que documentariste, comment as-tu vécu ce projet ?

Yves Brua – J’ai vraiment pris ça au départ comme un film de commande. Mais cela n’a pas été compliqué de m’intéresser au sujet car je suis sensible aux questions sociologiques à tout ce qui tourne autour de la bière…Évidemment et surtout !

© Alpaga Films – Image du film

Le reste c’est la conséquence de recherches et de rencontres. Par exemple, avant de commencer à m’intéresser au sujet, je n’avais aucun avis sur l’évolution de Schiltigheim et sur les nouveaux quartiers. Ca faisait quelques années que je n’avais pas réalisé de documentaires et celui ci est mon premier film de 52 minutes écrit et réalisé seul. Des réflexes me manquaient, des lacunes de mises en scène également. J’ai beaucoup réécrit l’histoire et redéfinit l’axe durant le tournage, puis au montage avec ma monteuse Julia [Saccani] qui a été une réelle seconde autrice.

© Alpaga Films – Image du film

Le Sous-Bock – D’où vient ce titre ?

Yves Brua – Le titre vient de Michel Debus : La fleur de Houblon au fusil. Amoureux des calembours et jeu de mots, il m’a confessé que cela l’amuserai que ce soit son épitaphe. J’ai d’abord utilisé ce titre de manière provisoire. Puis il a pris du sens par rapport à mon récit. Quand les grands groupes industriels et immobiliers sont arrivés dans la ville populaire, c’est la fleur au fusil que les politiques et dirigeants en place ont marché dans leurs conditions. Le résultat aujourd’hui s’apparente un peu à une gueule de bois : toutes les brasseries ont fini par fermer (Perle, Adelschoffen, Fischer, Schutzenberger…), la plupart sont devenus des projets immobiliers et le site de l’espérance est devenu le site d’Heineken. Michel Debus était au cœur de tout cela dans les années 90.

© Alpaga Films – Image du film

Au départ je devais être très présent dans le film comme dans une sorte de quête nostalgique de la ville de mon enfance disparue, en passant par de longues séquences introspectives en voix off sur le changement, l’évolution, le passé, l’écologie, la bière indus, la craft, etc… J’ai finalement opté pour la solution suivante : donner la parole aux autres pour dessiner mon propos. Je ne suis pas d’accord avec l’ensemble des interventions dans le film, certains contredisent mon avis personnel mais l’ensemble donne une idée de ma vision des choses : parfois tranchée, parfois partagée… J’ai conscience que le message peut être dilué et que certaines personnes n’adhérerons pas à la forme, mais j’aime les films choraux, un peu « fourre-tout » où le débat a plus de sens après le film (autour d’une bière par exemple) que pendant.

© Alpaga Films – Image du film
De grands projets de reconversion de friches sont en cours à Schiltigheim © Alpaga Films – Image du film

Le Sous-Bock – Quelques mots sur ton ressenti personnel et subjectif sur cette transformation autour de la bière ?

Yves Brua – Je suis un fervent consommateur de bière artisanale depuis quelques années. J’ai vu dans ce mouvement un concentré de mes valeurs les plus chères et surtout, qui plaisent à mon palais !

J’ai d’abord pris le mouvement par le vin nature, (plus visible en France à l’époque) il y a 7 ou 8 ans. En parallèle j’étais un gros fan des bières allemandes. Puis j’ai découvert et apprécié le travail de brasseries comme Perle puis Bendorf au niveau local, Brewdog, Cantillon et Mikkeller pour les autres… C’est un voyage au USA qui m’a piqué avec les IPA il y a quelques années, notamment à Ashville NC où je n’ai jamais vu autant de brasseries craft pour un bled pas bien grand.

Image du tournage au Café des Sports © Le Sous-Bock

Et depuis quelques années, j’ai l’impression d’un raz de marrée de créativité, de nouveauté, de découvertes perpétuelles… Je me demande encore comment peut-on faire pour boire une mauvaise bière (et l’apprécier), tant l’offre est riche et variée. Certains de mes amis qui ne sont pas piqué par le mouvement commencent à s’intéresser à la craft. Parce que c’est de plus en plus visible. Je trouve que c’est une bonne chose. Je déplore simplement le marketing des grands groupes qui utilisent ce mouvement pour vendre leur fake craft en supermarché et en bistro…

Le plus dur dans tout cela est de ne pas être trop prosélyte non plus. Je me bats un peu contre moi même sur ce versant. La liche, ça reste un moment de partage : je n’ai pas envie de faire la gueule ou mon rabat-joie si un ami moins passionné que moi me propose une bière indus en toute bienveillance. Mais le plaisir de consommer ne sera certes pas le même…

Pour moi il n’y a pas de retour en arrière possible. Je m’en fout de rouler avec une grosse voiture ou de porter une montre à 8000 euros, je veux boire du bon vin et des bonnes bières. C’est un peu ma vision du luxe.

Yves Brua, réalisateur du film © Le Sous-Bock

Le film sort en avant-première le 14 octobre 2019 au cinéma UGC Cinécité de Strasbourg (Entrée libre sur inscription). Il sera ensuite diffusé à partir du 18 octobre sur Alsace 20 puis disponible sur le site de la chaîne.

Des guests

C’est avec un grand plaisir que, suite à ma rencontre avec Yves Brua en mars dernier, j’ai eu le plaisir de figurer dans une scène avec les ami-e-s amateur-trice-s de bière Mathieu de Top Beer, Quentin de la brasserie du Vallon, Sophie de la brasserie Blüeme, les compères Benoit et Julien du podcast Bière et moustache tournée au Café des Sports. Vous y verrez également Carol-Ann du blog Hoppy Hours venue pour l’occasion interviewer Michel Debus.

Une fine équipe qui a pris du plaisir à participer ! Merci Yves ! © Alpaga Films – Image du film

Alsace 20

Alpaga Films

Le film est soutenu par la Ville et Eurométropole de Strasbourg, la Région Grand Est en partenariat avec le CNC. Une co-production Alpaga Films et Alsace 20. Avec la participation du Réseau des Télévisions du Grand Est

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