La bière, un espéranto – Rencontre avec Jean-Claude Colin

Il y a quelques semaines, j’avais eu le plaisir de croiser cette plume reconnue de la bière lors du France Bière Challenge. J’avais alors déjà lu plusieurs de ses écrits, que ce soit dans les magazines dédiés à la bière ou dans ses livres. Jean-Claude Colin a bien voulu se prêter à l’exercice d’un entretien que j’ai le plaisir de vous partager ici.

Jean-Claude Colin croqué par Louis-Michel Carpentier

Pouvez-vous nous présenter votre parcours dans les grandes lignes ?

Né en 1948 à Epinal, je suis un enfant du rock qui a travaillé douze ans dans le bâtiment (peinture/décoration/agencement de magasins) avant de basculer par passion dans la filière bière. Parallèlement je suis journaliste, activité que j’ai commencé comme pigiste dans les sixties pour des magazines de rock avant de devenir journaliste brassicole.

Jean-Claude Colin – Photo Bernard Meyer DNA

Comment en êtes-vous arrivé sur ce sujet en particulier qu’est la bière et le monde brassicole ?

Licencié économique en 1982, je décidai de tenter l’aventure de la création d’événements. A cette époque, mon hobby consistait à créer des expositions thématiques pour le compte de l’association Culture et Arts d’Epinal (ACA), agitatrice culturelle de la ville, dont je faisais partie.

J’avais organisé des expos sur les peintres surréalistes tchèques, sur le blues, sur le graphisme dans la pochette de disques 33 tours, etc., et parler de la bière m’attirait. Amateur de bière, celle-ci s’était révélée à moi lors de mes reportages en Angleterre au fil de la découverte envoûtante des pubs londoniens ! Mes futures chapelles où prier ma belle ! Sans oublier en rentrant, l’achat et la lecture du Guide Mondial de la Bière de Michael Jackson, le beer hunter, notre père à tous et futur ami !

Ultimate Beer de Michael Jackson

Passionné par la mousse, je collectionnais toutes les bouteilles et les boîtes que je buvais ; convivialité oblige, tout le monde le sachant, tout le monde m’en ramenait des tréfonds du monde. Si bien qu’avec un ami, Didier Frizon, membre de l’ACA comme moi partageant la même passion (plus de 8000 pièces à nous deux que nous finirent par offrir au Musée Européen de la Bière de Stenay dans la Meuse), nous décidâmes de monter une exposition au Centre Culturel d’Epinal, « Voyage aux Pays de la Bière » en mars 1983 consacrée à la planète Bière ! Ne serait-ce que pour voir notre collection exposée !

Epaulé par l’A.C.A., nous arrivâmes à nos fins grâce notamment à un fait crucial qui me fit toucher du doigt la convivialité de la famille bière mondiale, et fondamental au point d’influencer ma future décision de créer à Epinal, SPINAMALT, le 1er Salon Français de la Bière : ayant adressé 600 lettres en français écrites à la main à 600 brasseries dans le monde qui ne nous connaissaient ni d’Eve, ni d’Adam et encore moins  Epinal, nous reçûmes en retour 437 colis du monde entier emplis de bouteilles, boîtes, miroirs, sous-bocks, affiches, verres, calendriers, jeux de cartes, plaques et cartons publicitaires, etc. Un délire !

Suite à l’énorme succès de l’exposition, je décidais de faire mon métier de ma passion et fondait Spinamalt avec l’aide totale et financière de l’ACA. Autre succès mais à l’étroit à Epinal pauvre en hôtellerie et en moyens de comm, je répondis en 1987 à l’appel pressant du Syndicat des Hôteliers-Restaurateurs et Débitants de Boissons de Strasbourg de créer un Salon International de la Bière ! Au vu du challenge, je m’installai à Strasbourg en Alsace, où je vis toujours habitant aujourd’hui Sélestat. 1989, la biennale EUROBIERE était née dont je fus à la fois le co-fondateur et le commissaire général épaulés par ma merveilleuse épouse Odette et un staff de rêve !

Archives DNA du 7 avril 1989 : https://urlz.fr/cEdi

Superbe, le salon fait un carton qui donnera lieu à 6 éditions dont la dernière en 1999. Epuisé, je fais un burnout la même année. Condamné au repos, je me retire pour écrire à Marckolsheim. Là où mon amie Jeannine MAROIS, présidente du Mondial de la Bière vient me chercher pour donner des conférences en son festival de Montréal ! Je replonge avec délectation dans la dive mousse au point qu’à nouveau pris par le virus gambrinal, je suggère à Jeannine de transporter le Mondial en Europe, et pourquoi pas à Strasbourg ! Trois éditions du MONDIAL de la BIERE EUROPE auront lieu à Strasbourg, 2009/2010/2011 et 2 à Mulhouse, 2014 et 2015 !

Entre succès et semi-échecs pour cause de coûts de location de locaux astronomiques, difficulté de gérer deux équipes organisatrices à distance et manque de pertinence des instances événementielles de Strasbourg minées par la jalousie, laissant passer l’occasion d’avoir le plus grand et le plus beau salon de la bière au monde comme le fût en son temps Eurobière !

Pour vous en quelques mots, c’est quoi la bière ?

Intrinsèquement, c’est à la fois une boisson et un aliment si l’on s’en réfère à son appellation antique de pain liquide. Cependant pour moi, c’est bien plus que cela, la bière est un langage social voire un espéranto que tout le monde comprend une pinte, un demi ou une canette à la main, une étincelle de fête autant qu’un facteur déclenchant de partage. D’ailleurs, l’une des plus belles définitions de la bière demeure pour moi celle de « parlement miniature » dont les anglais affublent leurs pubs, car ils ont et surtout ont été pendant longtemps le seul espace de tolérance et de nivellement social  en ce pays très hiérarchisé !

Comment avez-vous vu évoluer le paysage brassicole Français et Mondial entre le début de votre carrière et aujourd’hui ? 

Dans les années 1980, les bières belges ont fait leur apparition sur les comptoirs et dans les rayons de supermarchés, idem pour les stouts ! Ce fût le premier bouleversement qui vit naître « l’amateur de bière » au contact des bars et pubs pionniers tels Les 12 Apôtres à Strasbourg, L’Estaminet à Verdun ou le Lafayette à Paris révélateurs des trappistes, weisses, ales et autres gueuzes ! La réaction des grands groupes en pleine guerre de fermetures et de concentrations fût la tentation heureusement avortée d’en venir à un seul type de bière, un seul goût à mi-chemin ténu entre l’amertume maîtrisée de la pilsener et la blondeur chatoyante de la lager ! Soit dit en passant, la lager représente toujours quasiment 80 % de la bière consommée dans le monde !

A partir des années 1990, l’avènement du concept de micro-brasseries engendra une révolution de palais sans pareille, sorte de retour vers le futur révélateur à tout un chacun que la bière pouvait avoir du goût ! On revenait au bon vieux temps des auberges-brasseries-stubes de la fin du XIXème siècle, nées de la soif des masses ouvrières générées par l’industrialisation, qui brassaient en autarcie pour leur propre besoin !

Vous avez été organisateur d’Eurobière et du Mondial de la bière, comment avez-vous vécu ce moment marquant de la bière dans la région ?

Comme la naissance d’une idée que l’on a portée à bout de bras et que des gens extraordinaires, les Alsaciens et notamment le syndicat, vous ont aidé à édifier ! Voire comme un graal enfin trouvé, une croisade consacrée et un aboutissement pour une région où la bière est indissociable du patrimoine ! Après cela, nul n’est besoin de se creuser la cervelle pour comprendre que, moi Lorrain invité à venir au paradis, je sois devenu Alsacien de Cœur !

Comment situez-vous l’Alsace dans le paysage brassicole mouvant ?

Un phare constant en qualité et en exemplarité qu’incarne si bien la Brasserie METEOR d’Hochfelden qui traverse le temps et les événements avec force et sérénité depuis huit générations. Ainsi est-elle devenue la locomotive inspirante du développement d’un savoir-faire ancestral artisanal local revisité qui nous vaut actuellement quasiment la centaine de microbrasseries !

La Brasserie Meteor – Photo Le Sous-Bock

Quelle a été votre principale satisfaction liée à la bière ?

De faire rimer amitié avec convivialité, le mot magique qui qualifie la bière et en fait un produit de partage intemporel et universel inimitable !

La bière est un sésame pour s’ouvrir les uns aux autres, même si parfois certains débordements lui nuisent ! Nonobstant, le phénomène des micros a permis de passer du quantitatif au qualitatif, de la consommation à la dégustation d’une palette de styles et de goût immensément variée, la bière y retrouvant ses lettres de noblesse gastronomiques !

Photo Le Sous-Bock

Si vous deviez citer une ou deux personnes de la bière qui selon vous méritent d’être mis en lumière, de qui me parleriez vous ?

Avant tout des brasseuses et des femmes et compagnes de brasseurs qui consacrent le grand retour des femmes dans la bière, elles qui de 10000 ans avant notre ère jusqu’à l’an 1000 avaient en charge la confection vitale, et du pain solide, et du pain liquide sans qu’on l’en les loue !

Quelle est votre actualité/projets ? 

J’écris toujours dans plusieurs magazines, Bière Magazine, Bières & Mets, Saison d’Alsace en France, Brauwelt International en Allemagne (éditions anglaise et espagnole), et Ale Street News aux USA ; plus Blues Magazine, le blues étant une autre de mes passions depuis toujours. Bièrologue même si le terme me paraît pompeux, j’anime des conférences de par le monde et depuis 10 ans des ateliers dégustation « Bières & Mets » à la MAISON du PAIN de Sélestat, ainsi qu’au Château du Haut-Koenigsbourg et à la Seigneurie d’Andlau. Sinon, j’écris mes mémoires et je prépare un guide gourmand de la bière en Alsace, reste à trouver des éditeurs ?

Vous êtes un expert dans le domaine. Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait aller plus loin dans la découverte et la connaissance de la bière ?

Voyager, écumez les festivals musique et bière comme Décibulles ou le Mondial, comparer, varier les plaisirs, zappez puis revenez à vos amours brassicoles, considérer la bière comme une fée qui enchante votre quotidien !

Quelle est LA bière qui vous a marqué particulièrement ?

Difficile de différencier l’une ou l’autre !

La toute première, c’est la Mutzig de mon enfance, bière de table à l’époque en bouteille à bouchon mécanique que l’on buvait chez mes grands-parents et parents. Puis la Vézelise Première bue étudiant au comptoir de l’Excelsior à Nancy comme la Noël de la Comète de Châlons à celui des 12 Apôtres à Strasbourg !

Sinon, mes premiers émois brassicoles furent la Courage en boîte découverte lors du festival de rock de Bath en Angleterre, la Samuel Smith Stout, la Fuller et la Badger Ale dans les pubs de Londres au cours du même voyage. Sans oublier la stout Mackseson dégustée dans un pub improvisé ouvert lors des fêtes du jumelage à Epinal et dédié à la ville de Leicester dans les années 1980 !


Un grand merci à Jean-Claude Colin pour le temps qu’il a pu me consacrer ! Je vous invite à lire ses écrits, que ce soit dans les divers magazines dédiés ou dans ses nombreux ouvrages. 

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