La chronique de Robin des Bières – Frau Mina, créancière de Napoléon

Dans cette nouvelle chronique, Jean-Claude Colin plonge dans la grande histoire et nous révèle que l’armée napoléonienne n’a pas toujours payé ses dettes.


L’année en cours célébrant Napoléon, je vous livre ci-après l’histoire extraordinaire d’une femme attachée à sa bourse impériale comme personne ! Aujourd’hui, partie rejoindre le glorieux walhalla des brasseurs valeureux, Frau Mina Bickel, brasseuse de la Brasserie du Soleil d’Obermögersheim en Bavière est une femme chère à mon coeur. « Braümina » (ou Brui Mina) pour les intimes, l’oeil affublé d’un coquard mémorable dû, selon ses propres dires, à un dérapage incontrôlé dans sa « stube » tout juste lustrée, me reçut un jour de 1989 avec Bernard Rotman, le cervoisier céleste des 12 Apôtres, instigateur de la rencontre, au sein de sa brasserie paysanne légendaire.

Sous-bock de la brasserie avec notamment le nom de Mina Bickel

Pourquoi légendaire me direz-vous ? Tout simplement parce qu’en l’an 1800 de notre ère et des poussières d’histoire, comme elle nous le conta, la voix chevrotante d’indignation, l’armée napoléonienne s’arrêta en son village pour y bivouaquer, épuisée, à quelques jours d’Austerlitz. L’état-major conquérant, à la recherche de confort et de chaleur choisit la ferme-auberge de la brasserie familiale comme quartier général. Plus soudard que gentlemen pour la plupart, tous honorèrent de belle façon le jus de houblon garanti maison. Une merveille vite apte à leurs faire oublier le jus de treille de leur quotidien. Et d’en boire moultes barriques sans retenue ni soucis des habitués du lieu quelques dépités. Et Wilhelmina, son ancêtre brasseuse, de brasser de jour comme de nuit au service de l’ennemi, sorcière gambrinale possédée par son art ancestral. Néanmoins lucide, elle ne s’en arrêtait pas moins entre chaque brassin pour noter sur un grand cahier noir les cascades de tournées jamais payées sur l’heure ; tous ces convives indésirés autant qu’indésirables l’envoyant paître avec goujaterie tout en lui indiquant de s’adresser au caporal fourrier de service. Les jours passant et les beuveries grandissantes, la somme due devint vite rondelette et conséquente et toujours non assortie d’espèces sonnantes et trébuchantes. Puis vint le départ soudain de l’armada conquérante de ces envahisseurs envahissants, fieffés coquins, jeanfoutres et traineurs de sabres, qui sans broncher laissèrent la note impayée. Arrivée sans faiblir à ce point de l’histoire de sa brasserie, Frau Mina nous confia alors qu’à cette époque, ses ancêtres envoyèrent un dossier de recouvrement en créance à Napoléon 1er. Sans suites.

Napoléon ! Rends l’argent !

Au fil du temps et des successions, l’envoi se perpétua de Louis XVIII à Charles X, de Louis-Philippe 1 er à Napoléon III, puis Adolphe Thiers, Mac-Mahon, Jules Grévy, Félix Faure, Emile Loubet, toujours sans résultats malgré des réponses polies ; et de là à Armand Fallières, à Raymond Poincaré, à Gaston Doumergue, à Paul Doumer, à Pétain, à Léon Blum, à René Coty, à Charles de Gaulle, à Georges Pompidou, à Valéry Giscard d’Estaing, à François Mitterrand (il en manque, mais croyez-le bien, sa liste était à jour ! ) afin que justice soit rendue à cette famille de brasseurs hospitaliers floués et la créance honorée. Sans succès, ni réponse positive autre qu’une fantastique collection de lettres officielles alambiquées à souhait, œuvres posthumes de Chefs de Cabinet rompus aux subtilités épistolaires diplomatiques où le oui à l’air de dire non là où le non veut dire oui, mais…

Frau Mina, la dernière propriétaire de la brasserie, décédée en 1989

Anecdote parallèle située dans les coulisses de l’histoire écrite avec un grand H, la saga intemporelle des dettes de Frau Mina a pourtant fait de sa narratrice une vedette au vu des centaines d’articles de presse relatant ses mésaventures. Et, pendant longtemps, notre héroïne s’en est contentée, ravie d’être aussi médiatique voire plus que le Petit Caporal lui-même depuis longtemps mis en bière alors qu’elle même brassait et rebrassait leur histoire, en brave et fidèle grognarde au sens propre qu’elle était devenue !

R.I.P. Chère Mina !

Jean Claude COLIN © septembre 2021

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